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Briser les préjugés avec les normes

le 8 mars 2022

Briser les préjugés avec les normes

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#BriserLesPréjugés

Quand j’étais jeune ingénieure, il n’était pas rare que l’on me demande au site de travail si j’étais l’adjointe administrative. Voyez-vous, j’étais simplement « trop jolie » pour être ingénieure. Même déguisé derrière un faux compliment, le message était clair : je n’avais pas la tête de l’emploi et n’étais pas à ma place.

Je ne suis pas la seule à avoir entendu ce message, et nous continuons malheureusement de l’entendre trop souvent. Selon les estimations, aux États-Unis, près de 40 % des femmes ingénieures quittent la profession1. Malgré tout, j’ai persévéré et gravi les échelons. J’aimerais pouvoir dire que, de nos jours, personne n’est surpris par le fait que je suis directrice générale, mais certains ont encore du mal à y croire.

Des études montrent que l’on ne perçoit pas les femmes comme étant des dirigeantes modèles. Il existe des préjugés selon lesquels certains postes, en particulier les postes de direction, correspondent plutôt à un profil masculin. On pourrait croire que les préjugés envers les femmes sont plus courants chez les hommes, mais il n’en est rien. Une récente étude de l’Organisation des Nations Unies (ONU) révèle qu’au Canada, 51 % des femmes ont des préjugés sexistes, contre 53 % des hommes. À l’échelle mondiale, les préjugés sont encore plus répandus puisque 86 % des femmes et 90 % des hommes entretiennent au moins un préjugé sexiste flagrant2.

Nous avons encore beaucoup à faire pour combattre les préjugés. Et plus nous attendons, plus le coût pour la société sera élevé. Dans son dernier rapport sur l’écart entre les sexes, le Forum économique mondial estime qu’il faudra encore 268 ans à atteindre la parité économique hommes-femmes à l’échelle mondiale, soit encore 10 générations de femmes moins rémunérées que leurs homologues masculins3. Ces inégalités ont des répercussions sur la santé physique et mentale, la sûreté, l’emploi… bref, sur toutes les sphères de la vie.

Ces écarts entraînent aussi de désastreuses conséquences économiques. Nous savons que si les femmes et les hommes participaient à parts égales à l’économie, le produit intérieur brut (PIB) mondial augmenterait de plusieurs billions de dollars. En 2015, McKinsey a estimé que si l’on avait réussi à combler l’écart, on aurait pu ajouter 28 billions de dollars américains au PIB mondial en 20204. Nous avons tant à gagner… et pourtant les progrès sont lents.

En 2020, le Conseil canadien des normes (CCN) a publié un rapport intitulé Quand la taille unique ne convient pas : pourquoi la question du genre est importante pour la normalisation, qui montre que le rapport entre normalisation et décès accidentels dépend du sexe de la victime. L’étude, qui repose sur l’analyse des données de 106 pays, révèle qu’à l’échelle nationale, la participation à la normalisation est associée à une réduction des décès accidentels… chez les hommes. Autrement dit, plus un pays s’implique dans les travaux normatifs, plus il réduit les morts accidentelles chez les hommes5. En revanche, ce résultat ne s’observe pas chez les femmes, ce qui signifie que les normes ne préviennent pas les blessures accidentelles subies par la population féminine. Constat qui met encore une fois en évidence les lacunes à l’égard des femmes.

Un autre exemple : en cas d’accident de voiture, les conductrices courent un risque de mort ou de blessures supérieur de 73 % à celui de leurs pendants masculins6. Pourquoi? Parce que les mannequins d’essai de choc sont modelés sur le corps masculin. Les femmes ne sont pas des hommes à une échelle réduite, mais c’est malgré tout une supposition qui est venue éroder l’efficacité des dispositifs de protection. Un écart inacceptable.

La pandémie a mis en lumière le rapport entre normalisation et égalité des sexes. Durant toute cette période, nous avons constaté les effets de normes qui ne sont pas pensées pour les femmes. Les équipements de protection individuelle – masques, écrans faciaux, lunettes, etc. –, ont toujours été conçus pour le corps masculin7.

Des travaux normatifs en faveur de l’égalité

S’il est important de saisir les différentes répercussions des normes sur les hommes et les femmes, il faut aussi comprendre pourquoi les normes protègent les femmes moins bien que les hommes. Les normes portent les empreintes de leurs rédacteurs, et les femmes demeurent sous-représentées dans les travaux normatifs. Le CCN recense le nombre de femmes canadiennes siégeant aux comités techniques de l’Organisation internationale de normalisation (ISO) et de la Commission électrotechnique internationale (IEC). D’après les dernières données, les femmes représentent près de la moitié de la population active (48 %), mais seulement 24 % des membres de comités parallèles. La sous-représentation des femmes aux comités techniques se répercute sur l’élaboration de normes. La parité hommes-femmes est certes l’idéal, mais les recherches montrent que pour que les contributions des femmes ne soient plus marginalisées, les comités doivent être féminisés à 30 %8.

Il ne fait aucun doute que nous devons accroître la participation des femmes aux comités techniques, mais ce n’est qu’une partie de la solution. Nous devons également nous assurer que les normes sont pensées pour les femmes et que leurs contenus mettent en valeur leurs intérêts, quel que soit le taux de participation féminine aux comités techniques. Nous savons que les normes ne sont pas tout à fait au diapason des besoins des femmes. Le CCN a effectué une recension préliminaire de la contribution des Normes nationales du Canada aux 17 objectifs de développement durable de l’ONU. Résultat? Seulement 2 % de nos normes nationales s’alignent sur le cinquième objectif, qui concerne l’égalité hommes-femmes. Vu que le Canada se présente comme un grand acteur en matière d’égalité des sexes et de diversité, il y a certainement des marges de progression.

Je suis fière du travail que nous avons accompli. En 2019, le CCN est/était l’une des premières organisations nationales de normalisation à publier une stratégie quinquennale pour faire valoir l’égalité des sexes dans la normalisation. Depuis, il s’emploie à créer un système de normalisationinclusif et équitable envers tous les sexes. Le CCN dirige également la rédaction de directives sur l’élaboration de normes tenant compte des questions de genre de la Commission économique des Nations Unies pour l’Europe, qui font actuellement l’objet d’une consultation publique. Ces directives proposent des démarches pour améliorer la représentation féminine au sein des comités techniques, organiser des réunions inclusives pour favoriser la participation des femmes et assurer que les normes tiennent comptent des différences sexuelles, quel que soit le taux de féminisation des comités techniques. Voici trois mesures concrètes que les comités peuvent prendre pour agir en ce sens :

  • Reconnaître d’emblée les différences sexuelles. Pour élaborer des normes équitables, il faut prendre en compte cette réalité.
  • Recueillir des preuves. Pour savoir si les normes sont efficaces ou si elles doivent être modifiées, il faut recueillir des données, notamment en ce qui concerne les différences sexuelles.
  • Prendre des mesures ciblées. Selon les résultats de l’étude et de l’évaluation, il faut prendre les mesures nécessaires pour élaborer des normes équitables.

L’IEC et l’ISO reconnaissent la pertinence de normes pensées en fonction des différences sexuelles et ont donc établi un groupe consultatif stratégique mixte sur les normes tenant compte des questions de genre. Ce groupe, codirigé par le CCN, est mandaté pour élaborer des outils permettant aux comités techniques de rédiger des normes équitables.

Le CCN, en plus de contribuer activement à faire rayonner l’égalité hommes-femmes dans le système de normalisation, agit pour favoriser la diversité et l’inclusion au sein des organismes canadiens. En collaboration avec l’Institut de la diversité de l’École de gestion Ted Rogers, il a récemment publié une spécification accessible au public dans le cadre le Défi 50-30 du gouvernement canadien, qui vise à améliorer la représentation des femmes et des groupes sous-représentés dans les conseils d’administration et les équipes de haute direction. Le CCN a collaboré avec le gouvernement, les établissements postsecondaires et d’autres acteurs  concernés à un cadre et des outils imaginés pour mettre en valeur la parité hommes-femmes. Cette concertation établit les termes et (les) définitions qui serviront à mesurer la diversité et l’inclusion en milieu professionnel et s’appuie sur les connaissances et (les) pratiques exemplaires nationales et internationales pour établir un vocabulaire commun.

Agir pour briser les préjugés

Pour progresser, nous devons non seulement briser les préjugés conscients, mais aussi les inconscients. Les inégalités entre les sexes sont un problème systémique qui nécessite une restructuration du système de normalisation. D’après un récent sondage de l’ISO et de l’IEC, 75 % des comités techniques ne tiennent pas compte des différences sexuelles9. Parmi ces comités, 80 % ont affirmé que la question de l’égalité des sexes n’est pas pertinente pour leur secteur. Dans les commentaires, il revient souvent que les normes techniques « n’ont rien à voir avec les sexes ». Les préjugés ont beau ne pas être intentionnels, les conséquences, elles, sont bien réelles. Soulignons que le fait de ne pas tenir compte des besoins des femmes n’est pas forcément un signe de mépris ou de croyance en la supériorité des hommes sur les femmes. Il y a une tendance inhérente à s’imaginer des modèles masculins, phénomène qui s’observe aussi dans la normalisation. Si nous prenons conscience de cette tendance, nous pouvons agir concrètement pour contrer les préjugés et élaborer des normes qui soient adaptées à tous.

Les normes sont un atout formidable pour les sociétés, car elles favorisent la qualité des produits, des services et des procédés. De plus, elles stimulent la croissance économique, facilitent le commerce et assurent santé et sûreté. Pourtant, ce faisant, elles ne répondent pas entièrement aux besoins de la moitié de la population mondiale. En créant des normes pensées pour tout le monde, les acteurs de la normalisation amplifieront leurs retombées positives sur la société tout entière. Je vous invite à vous joindre à la communauté de spécialistes du CCN qui rédigent des normes pour tous et toutes.

Chantal Guay est directrice générale du Conseil canadien des normes (CCN). Elle a aussi occupé le poste de vice-présidente des Normes et des relations internationales et celui de vice-présidente des Services d’accréditation. En janvier 2020, elle devient la première femme à diriger le CCN et à représenter le Canada au Conseil de l’Organisation internationale de normalisation (ISO). Avant d’intégrer le CCN, elle était chef de la direction d’Ingénieurs Canada, organisme national réunissant 12 associations provinciales et territoriales qui encadrent et agréent les ingénieurs du pays, dont le nombre dépasse les 300 000.

RÉFÉRENCES

1 St. Fleur, N. 2014. “Many Women Leave Engineering, Blame the Work Culture.” All Tech Considered. Washington, D.C.: National Public Radio.

2 Begeny, C.T., M.K. Ryan, C.A. Moss-Racusin, et G. Ravetz, G. 2020. “In some professions, women have become well represented, yet gender bias persists—Perpetuated by those who think it is not happening.” Science Advances, 6(26).

3 World Economic Forum. 2021. Global Gender Gap Report 2021.

Genève, Suisse.

4 McKinsey Global Institute. 2015. The Power of Parity: How Advancing Women’s Equality Can Add $12 Trillion to Global Growth. Londres, R.-U.

5 Parkouda, M. 2019. Une touche de prévention : les normes comme outils pour prévenir les accidents mortels. Ottawa, Ontario, Canada: Conseil canadien des normes.

6 Forman, J., G.S. Poplin, C.G. Shaw, T.L. McMurry, K. Schmidt, J. Ash, et C. Sunnevang. 2019. “Automobile Injury Trends in the Contemporary Fleet: Belted Occupants in Frontal Collisions.” Traffic Injury Prevention, 20(6): 607-612.

7 Janson, D.J., B.C. Clift, et V. Dhokia. 2022. “PPE Fit of Healthcare Workers During the COVID-19 Pandemic.” Applied Ergonomics, 99.

8 Cf. Joecks, J., K. Pull, et K. Vetter. 2013. “Gender Diversity in the Boardroom and Firm Performance: What Exactly Constitutes a Critical Mass?” Journal of Business Ethics, 118(1): 61-72.

9 Nebra, Noelia Garcia. 2021. “ISO Raises the Standard on Gender Equality.” Genève, Suisse: Organisation internationale de normes.

 

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