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Entretien
Impulser le changement en faveur des femmes

le 8 mars 2022

Impulser le changement en faveur des femmes

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Entretien
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Lynne Gibbens exerce les fonctions de gestionnaire, Élaboration de normes internationales – IEC, au Conseil canadien des normes (CCN). Elle est aussi secrétaire nationale du Comité national du Canada de l’IEC (CANC/IEC) et membre du Bureau de gestion de la normalisation de l’IEC (SMB par ses sigles en anglais).

Q.

En 2020, le CCN a publié le rapport Quand la taille unique ne convient pas : pourquoi la question du genre est importante pour la normalisation, qui réunit des données issues de 106 pays et jette une lumière sur l’effet des normes sur les femmes. D’où est provenue l’idée de ce projet de recherche?

R.

En 2019, le CCN a signé la Déclaration sur les normes et l’élaboration des normes tenant compte des questions de genre de la Commission économique des Nations Unies pour l’Europe (CEE-ONU). La Déclaration a recueilli les signatures de bon nombre des grands acteurs de la normalisation internationale, dont l’IEC. Dans le cadre de cet engagement, le CCN a préparé une stratégie quinquennale pour faire valoir l’égalité des sexes dans la normalisation. Pour changer le cours des choses, nous devons d’abord bien saisir les répercussions des normes sur les femmes. Or, peu de recherches ont été menées autour de cette question, et l’on reconnaît souvent que cette lacune pose un défi. Le CCN a donc envisagé un grand projet de recherche au cœur de sa stratégie quinquennale. Je constate avec fierté que nos analyses ont mis en lumière la nécessité de changer le système et nous ont bien positionnés pour suivre et mesurer les progrès.

Q.

Quelles sont les mesures prises par le CCN pour remédier à la situation révélée par les recherches, notamment que les normes protègent souvent les femmes moins bien que les hommes?  

R.

À l’interne, l’un de nos objectifs est de féminiser la participation canadienne aux comités techniques. Nous avons créé un groupe de travail pour élaborer et réaliser un plan d’action en faveur de l’égalité des sexes et de l’inclusion féminine dans les travaux normatifs.

Le manque de sensibilisation au problème est un grand obstacle entravant la prise en compte des femmes. L’IEC et l’ISO ont sondé les présidents de comité technique sur la question, et seul un sur quatre affirme que ses démarches tiennent compte des différences sexuelles. Le CCN mise donc sur une action d’information. Il profite de ses interventions auprès de ses partenaires pour mettre en valeur les avantages socioéconomiques d’une normalisation soucieuse des femmes, ainsi que son utilité pour la relance de l’après-COVID et la pérennisation du bassin de talents. L’action du CCN est étayée par des faits et des données qui montrent que les démarches normatives équitables s’avèrent bénéfiques non seulement pour les groupes sous-représentés, mais aussi pour les hommes, les entreprises et les économies nationales et internationales.

Sur le plan national, le CCN soutient le Défi 50-30, lancé par le gouvernement du Canada. Le Défi a pour vocation de favoriser la parité des sexes (50 %) et une participation appréciable de groupes sous-représentés (30 %) dans les conseils d’administration et la haute direction des organismes canadiens. Le CCN a encadré l’élaboration d’une spécification accessible au public pour aider les organismes à suivre leurs progrès vers les objectifs du Défi.

Sur le plan international, le CCN anime un groupe de travail de la CEE-ONU chargé d’élaborer un cadre de normalisation équitable.

Q.

Vous avez intégré le groupe d’étude sur la diversité du Conseil de l’IEC ainsi que le groupe consultatif stratégique mixte ISO/IEC sur les normes tenant compte des questions de genre (JSAG). Quelles actions concrètes ces groupes envisagent-ils pour favoriser l’égalité des sexes à l’IEC?

R.

L’IEC et l’ISO sont tous les deux signataires de la Déclaration sur les normes et l’élaboration des normes tenant compte des questions de genre de l’UEE-ONU. La première tâche du groupe d’étude a donc été de passer en revue la Déclaration. Il a ensuite rédigé un énoncé général sur la diversité et décidé de canaliser ses efforts autour de trois grands axes : intervenants, pluralité géographique, participation féminine. Par la suite, pour chacun de ces chantiers, il a préparé un plan d’action et rédigé des énoncés, qui ont été approuvés et transmis aux membres de l’IEC.

Pour favoriser une pluralité géographique, le groupe de travail a analysé la composition des bureaux de gestion de l’IEC, ainsi que les profils des responsables des systèmes d’évaluation de la conformité, des membres des comités nationaux et des membres du secrétariat de l’IEC. L’on a constaté une faible participation féminine. Le groupe de travail a donc recommandé l’établissement d’un comité pour observer la pluralité géographique et sexuelle de ces groupes, ainsi que celle des personnes nommées aux bureaux de gestion de l’IEC et aux groupes connexes, et communiquer les constats. Il a aussi recommandé le remaniement des statuts et règles de procédure de l’IEC, ainsi que des directives et des attributions des différents organes de gouvernance et des groupes connexes, pour que leur libellé soit épicène et non discriminatoire sur le plan géographique.

Le nouveau Comité consultatif sur la diversité de l’IEC intègre aussi les travaux du groupe d’étude dans ses propres démarches. L’égalité des sexes fait dorénavant partie intégrante du dernier Plan stratégique de l’IEC.

Le JSAG est mandaté pour élaborer des outils permettant aux comités techniques de l’ISO et de l’IEC d’assurer l’équité des normes en chantier ou en cours de révision. Concrètement, il s’agit d’élaborer des processus pour relever les éventuelles répercussions sur les femmes, proposer des cadres permettant de vérifier l’équitabilité des données utilisées par les comités et assurer l’élaboration de normes équitables, ainsi que proposer des modifications aux directives de l’ISO et de l’IEC pour faire valoir la prise en compte des femmes dans les travaux normatifs. Le JSAG transmettra ses recommandations finales au Bureau de gestion technique de l’ISO et au SMB de l’IEC.

Les réalisations du groupe de travail et du JSAG ne sont qu’un point de départ. Les dirigeants de l’ISO et de l’IEC reconnaissent l’importance de l’inclusion féminine et la mettront au cœur de leur stratégie.

Q.

Quel est le lien entre l’action du CCN et les objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU, notamment l’ODD 5, qui porte sur l’égalité des sexes?

R.

La campagne de la Journée mondiale de la normalisation a mis en valeur le rôle névralgique des normes dans l’atteinte des ODD de l’ONU. Bon nombre d’analyses font ressortir les liens entre les normes et les ODD, et l’IEC, l’ISO et les organismes d’élaboration de normes du Canada ont tous mené des recherches en ce sens.

Les analyses préliminaires du CCN montrent que seuls 2 % des Normes nationales du Canada s’alignent sur l’ODD 5. Vu que le Canada se présente comme un grand acteur en matière d’égalité des sexes et de diversité, il y a certainement des marges de progression. Par ailleurs, les lacunes relevées posent de graves problèmes. Un exemple : les recherches révèlent qu’en cas d’accident de voiture, les conductrices courent un risque de mort ou de blessures supérieur de 73 % à celui de leurs pendants masculins. Pourquoi? Parce que la plupart des mannequins d’essai de choc sont modelés sur le corps masculin. Les femmes ne sont pas des hommes à une échelle réduite, mais c’est malgré tout une supposition qui est venue éroder l’efficacité dispositifs de protection.

Q.

Quels sont les grands défis à relever pour les experts canadiens siégeant à un comité parallèle canadien, surtout en ce qui concerne les normes de l’IEC?

R.

D’abord, élaborer et employer des normes pour dynamiser la compétitivité et les innovations dans l’économie canadienne. Des analyses montrent une corrélation évidente entre la normalisation, la productivité de la main-d’œuvre et la croissance économique. Pour nous mettre au diapason des besoins de l’entièreté de la population canadienne, nous devons attirer et retenir une pluralité d’experts qui feront valoir les intérêts du pays. L’un des principaux défis, c’est faire rayonner la diversité au sein des comités parallèles canadiens. Nous sommes résolus à recruter plus de femmes, de jeunes professionnels et d’experts issus de domaines technologiques porteurs.

Un autre grand défi concerne les effets de la pandémie sur la conjoncture mondiale et la participation aux travaux normatifs. Les difficultés commerciales éprouvées par les entreprises, et surtout par les PME, pourraient limiter la participation d’experts canadiens dans les démarches normatives au pays et à l’international. Les interruptions des chaînes logistiques, la réduction des ressources financières ou humaines et les défis que posent les opérations courantes et la relance pèsent sur les entreprises, ce qui pourrait en conséquence compliquer leur participation aux travaux de l’IEC et la mise en valeur des intérêts canadiens.

Nos membres doivent aussi tenir compte des considérations écologiques et de pérennisation lorsqu’ils rédigent, modifient ou révisent des normes au Canada et ailleurs.

Enfin, le virage numérique transformera les démarches normatives, qui s’articulent traditionnellement autour des documents textuels. Mais la montée en puissance des contenus numériques et du télétravail est susceptible de réinventer les documents textuels. Le rôle des logiciels libres dans les travaux normatifs prendra de l’envergure et pourrait même changer la définition d’une norme et entraîner des répercussions sur la formule et la portée des travaux de l’ISO. Certains de nos membres accueilleront ce virage, mais pas tous.

Q.

Quelles sont les priorités du CCN pour les années à venir?

R.

Le CCN prépare une Stratégie nationale de normalisation pour permettre au système de normalisation canadien de répondre en amont aux besoins des entreprises, des pouvoirs publics et des consommateurs. L’objectif : recenser les questions et les secteurs auxquels le système de normalisation devrait accorder la priorité dans les années à venir. La Stratégie joue un rôle incontournable dans l’encadrement des technologies porteuses et la reprise pandémique au Canada.

Le CCN se focalise aussi sur la relance de l’après-COVID au Canada, la pérennisation de la résilience climatique, la progression de la gouvernance des données et la protection numérique des entreprises.

Nous continuerons nos démarches autour de l’inclusion féminine au sein des comités techniques et de l’élaboration de cadres pour favoriser une normalisation équitable. L’un de nos objectifs est de maintenir chaque année un taux de féminisation de 24 % dans les comités techniques et de gouvernance.

Le présent article a été publié en anglais dans un premier temps par Catherine Bischofberger dans les pages de la revue IEC e-tech.

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